Les cancers représentent la première cause de décès en France. Parallèlement au développement des moyens thérapeutiques, la lutte contre le cancer s’appuie notamment sur l’identification et la diminution de l’exposition aux facteurs de risque. Dans l’état actuel des connaissances en se limitant aux cancérogènes avérés et probables, le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) estime qu’en France, environ 40% des cancers, pouvaient être attribués à des facteurs environnementaux au sens large incluant majoritairement dans cette estimation des habitudes de vie. Parmi ces expositions, celles intervenant dans le cadre professionnel sont particulièrement préoccupantes.
La France est la première puissance agricole d’Europe (760 000 travailleurs agricoles permanents + des travailleurs saisonniers). Ces travailleurs sont exposés à de nombreux risques, notamment les risques chimiques (pesticides mais aussi produits d’entretien, produits vétérinaires, fertilisants), biologiques (virus animaux, bactéries ou champignons), et physiques (travail en extérieur, bruit, vibrations, postures difficiles, gestes répétitifs, manipulation de charges lourdes). La France est d’ailleurs l’un des plus grands utilisateurs de pesticides (1ᵉʳ en Europe), avec plus de 1 million de personnes exposées, selon l’ANSES.
De nombreux arguments scientifiques existent aujourd’hui en faveur de risques de santé pour les personnes professionnellement exposées aux pesticides (certains cancers, troubles de la reproduction, maladies neurologiques, maladies respiratoires…) (Expertise collective de l’INSERM 2021).
Cependant, les études sont peu nombreuses à documenter le risque de cancers associés à l’exposition à certains pesticides spécifiques, notamment ceux fréquemment utilisés en Europe, et sont quasiment inexistantes pour l’exposition aux antiparasitaires externes ou aux biocides ou pour le risque biologique.
L’objectif général de notre thème de recherche est d’étudier les liens entre les expositions professionnelles et environnementales et le développement de pathologies chroniques, notamment les cancers.
Nos travaux s’articulent autour de plusieurs axes complémentaires :
- L’étude chez l’humain des risques associés aux activités professionnelles et à certaines nuisances (chimiques, biologiques…) sur des pathologies chroniques à l’aide d’une large étude épidémiologique conduite auprès de 180 000 personnes affiliées à la Mutualité Sociale Agricole sur 11 départements français : la cohorte AGRICAN et d’un outil permettant de retracer les expositions à de nombreux pesticides : la matrice PESTIMAT [en savoir plus],
- Le développement des projets en épidémiologie moléculaire afin d’argumenter sur la plausibilité biologique des associations. Pour cela, des mesures de biomarqueurs d’imprégnation et d’effets associés aux déterminants professionnels sont réalisées à l’aide de collections biologiques telles que la biothèque ESMERALDA [en savoir plus],
- L’amélioration des connaissances de l’exposition avec la conduite d’études en expologie afin de mieux caractériser les niveaux de contamination aux pesticides (PESTEXPO, TALDA) ou à certains aérocontaminants (AIREXPA, SILEXPO) et les facteurs qui y sont associés [en savoir plus],
- L’élaboration d’un dispositif de formation continue innovant auprès des agriculteurs dépassant l’approche classique uniquement centrée sur l’apport de connaissances : projet IREPEST [en savoir plus].

L’épidémiologie occupe une place centrale au sein de notre thème : elle nous permet de comprendre, à grande échelle, comment les expositions agricoles et environnementales peuvent influencer la santé. Pour cela, nous nous appuyons principalement sur les données de la cohorte AGRICAN, l’une des plus grandes cohortes au monde dédiée à la santé des agriculteurs mise en place en 2005-2007 en France. Mais également sur la matrice culture exposition PESTIMAT qui nous permet d’estimer l’exposition aux pesticides des individus de la cohorte. Grâce au suivi d’environ 180 000 personnes affiliées à la MSA depuis 2005, ces données nous permettent de mettre en avant des expositions pouvant être liées à l’apparition de maladies chroniques (cancers, pathologies neuro-génératives, pathologies respiratoires…). Les résultats d’AGRICAN ont déjà contribué à faire évoluer les tableaux de maladies professionnelles, à enrichir les connaissances de plusieurs expertises collectives de l’INSERM, ainsi que les monographies du Centre International de Recherche sur le Cancer qui évaluent la cancérogénicité de différentes substances dont certains pesticides.

Notre équipe développe actuellement un programme de prévention primaire, le projet d’Intervention de Réduction des Expositions aux PESTicides (IREPEST), grâce au financement de l’IRESP. Son objectif est de diminuer les effets sanitaires liés aux pesticides chez les agriculteurs en réduisant leurs niveaux d’exposition professionnelle, notamment par l’adoption de pratiques de protection appropriées.
Depuis 2009, les utilisateurs professionnels de pesticides doivent obtenir la certification CERTIPHYTO pour pouvoir acheter ces produits. Cette certification repose principalement sur une formation théorique fondée sur une transmission descendante de l’information. Cependant, la simple connaissance des risques ne suffit pas à modifier et adopter des comportements de protection. En effet, ces comportements dépendent aussi d’autres facteurs, comme les obstacles que les agriculteurs perçoivent au quotidien, l’influence des normes sociales, ou encore la confiance qu’ils ont dans leur capacité à se protéger efficacement.
Pour dépasser ces limites, notre équipe a conçu une intervention alternative intégrant plusieurs leviers : l’appui d’un formateur pair (agriculteur) (bras 2), des démonstrations pratiques (bras 3) ainsi que des techniques issues des théories psychosociales, telles que l’engagement individuel (bras 3a) et la modification des normes de groupe (bras 3b). L’efficacité de cette intervention sera évaluée à partir de mesures de contamination aux pesticides dans les urines, complétées par des questionnaires portant sur les comportements de prévention et les perceptions psychosociales.

Les données sur les niveaux d’exposition des travailleurs agricoles aux pesticides et à d’autres agents nocifs restent encore peu documentées. Le volet expologie vise à quantifier les niveaux de ces expositions et à identifier les facteurs qui les influencent. L’exposition des travailleurs est mesurée en conditions réelles lors de différentes tâches, principalement à l’aide de patchs ou de combinaisons pour la voie cutanée et de pompes individuelles pour la voie respiratoire. Le programme PESTEXPO, initié en 2001, documente les expositions aux pesticides lors des activités de traitement sur les cultures, ainsi que lors d’autres tâches susceptibles d’exposer les travailleurs, comme le semis de semences traitées, le nettoyage de semoirs ou des travaux de réentrée. Le projet TALDA, volet spécifique du programme PESTEXPO, documente l’exposition à différents pesticides tout au long d’une année.
Le projet AIREXPA quantifie l’exposition respiratoire à divers aérocontaminants, notamment les poussières, endotoxines, mycotoxines, silice cristalline et gaz d’échappement. Le projet SILEXPO étudie l’exposition respiratoire aux poussières de silice cristalline, lors de travaux agricoles en cultures de lin ainsi qu’en usines de teillage de lin.
Ces travaux sont menés principalement en Normandie et en Gironde, dans les secteurs des grandes cultures, de l’élevage bovin, de la viticulture et de l’arboriculture, et totalisent à ce jour environ 1 200 observations. Ils sont réalisés en collaboration avec l’équipe EPICENE du centre INSERM BPH (INSERM U1219) de Bordeaux et le laboratoire LABÉO.
Le lien entre expositions aux pesticides et risque accru de cancers dans la population agricole est maintenant bien établi, cependant les liens directs entre les conséquences biologiques des expositions et leur influence sur le risque de cancer restent majoritairement à définir. L’épidémiologie moléculaire est particulièrement intéressante dans la mise en évidence de la plausibilité biologique d’un événement de santé en établissant un lien entre les expositions professionnelles, les mécanismes biologiques et les maladies. En analysant des biomarqueurs, elle permet de décrypter les mécanismes entrant en jeu dans la survenue de maladies, renforçant ainsi les relations de cause à effet observées en épidémiologie classique. Afin d’étudier les expositions agricoles et leurs impacts sur la santé des agriculteurs au travers de l’épidémiologie moléculaire, des collections d’échantillons biologiques sont nécessaires. Nous avons ainsi depuis 1997 collecté les échantillons biologiques de plus de 1000 individus. Dans ce cadre, nous étudions différents types de biomarqueurs :
- Les biomarqueurs d’imprégnation permettent de documenter les concentrations de pesticides ou de leurs métabolites dans divers fluides biologiques notamment les urines. Des recherches ciblées ou criblage de suspects sont réalisées en collaboration avec nos partenaires LABÉO et PRISMM.
- Des biomarqueurs d’effets sont également recherchés en se basant sur les principales caractéristiques des substances cancérigènes. Nous recherchons notamment les biomarqueurs de génotoxicité (test des comètes, micronoyaux, translocation 14-18), d’altérations épigénétiques (dosage de 5-méthyl- ou 5-hydroxyméthyl-cytidine), d’induction de stress oxydant (8-oxodeoxyguanosine et adduits à l’ADN), de dysfonctionnement du système immunitaire (MGUS).
L’ensemble des échantillons accompagnés des informations sur les expositions et les déterminants de santé des individus sont regroupés dans la biothèque ESMERALDA. Cette collection d’échantillons est obtenue à partir d’une population professionnelle sélectionnée selon des critères spécifiques d’exposition ou de domaine d’activités puis ces individus sont enquêtés de manière plus approfondie. La constitution de biothèques spécifiques dans le milieu agricole reste primordiale pour évaluer l’impact de ces expositions ou de ces domaines d’activités.
- TUAL Séverine (CR CLCC), co-responsable du thème
- DELEPEE Raphaël (PU), co-responsable du thème
- AGOSSOU Shiméa (Doctorant)
- BOUCHART Valérie (IR associée)
- BOULANGER Mathilde (PH)
- BRESSON Morgane (CR CLCC)
- CLIN-GODART Bénédicte (PU-PH)
- DEANT Soussana (ITA)
- GAC Anne-Claire(PH)
- GERMOT Adrien (Doctorant)
- HOUNNOU Tryphène (ITA)
- LACAUVE Anne-Sophie (ITA)
- LANSON Justine (ITA associée)
- LARNAUDIE Audrey
- LEBAILLY Pierre (MCF-HDR)
- LECLUSE Yannick (ITA)
- LEVIEUX Juliette
- LOPEZ Claire (MCF)
- MORIN Marine (CR CLCC)
- MORLAIS Fabrice (MCF)
- MEYER Céline (Adm)
- MODENA Théophile (ITA)
- NIEZ Elodie (ITA)
- PERRIER Stéphanie (ITA)
- POMPILI Juliette (IE CLCC)
- TAMBUE Cathy
- TRIBOUILLARD Valérie (ITA)









